Si l’Afrique a évité les répercussions les plus sérieuses de la crise économique qui a frappé les pays industrialisés, c’est en grande partie grâce à la remarquable croissance de ses échanges avec des pays comme la Chine, le Brésil et l’Inde et d’autres “économies émergentes” et aux investissements de ceux-ci sur le continent. Les échanges avec la Chine ont doublé au cours des trois dernières années pour atteindre 106,7 milliards de dollars en 2008. Ces chiffres traduisent la position dominante de la Chine, mais le commerce et les investissements avec les autres marchés émergents se sont également considérablement développés au cours des années récentes, permettant aux pays africains d’atténuer leur dépendance envers leurs partenaires traditionnels en Europe et aux Etats-Unis et alimentant leur croissance notable des dernières années.
L’Afrique fait déjà un tiers du total de son commerce international avec les économies émergentes et d’autres pays en développement La Chine à elle seule est le deuxième partenaire commercial de l’Afrique. Bien que l’Union européenne (UE) continue à dominer les échanges de l’Afrique, cette dominance s’affaiblit, notamment dans le domaine des importations.
Des analystes espèrent que ces nouveaux liens commerciaux aideront l’Afrique à surmonter la récession internationale actuelle, mais une étude récente souligne que les pays et les entreprises africaines devront jouer finement pour pouvoir tirer tout le bénéfice possible de ces échanges Sud-Sud. “Alors que certaines économies émergentes ont une stratégie africaine, l’Afrique n’a pas de stratégie envers les économies émergentes,” affirme un rapport récent du Bureau du Conseiller spécial pour l’Afrique des Nations Unies. Il est crucial d’adopter une approche stratégique, explique ce document, car l’Afrique est beaucoup moins importante pour ses nouveaux partenaires commerciaux que ces partenaires le sont pour l’Afrique.
La question des matières premières
La rapide croissance du commerce avec les économies émergentes n’a pas entraîné une transformation notable de la structure des échanges africains ; les matières premières, particulièrement le pétrole et les minerais, continuent à dominer. Un nombre réduit de producteurs est responsable de la plus grande partie des échanges du continent avec ses nouveaux marchés. L’Algérie, l’Angola, Le Nigéria et l’Afrique du Sud fournissaient conjointement en 2007 82 % des importations africaines du Brésil et 53 % de celles de la Chine. L’année dernière, dix pays seulement totalisaient 79 % de tous les échanges avec la Chine.
Les échanges de la Chine avec l’Afrique ont été dominés par son souci de s’assurer un approvisionnement à long terme en produits stratégiques, particulièrement le pétrole et les minerais nécessaires à son développement économique. La Chine veut porter la part de ses importations pétrolières d’Afrique de 30 %, à 40 %, principalement par des accords “ressources naturelles contre infrastructures”, les pays africains acceptant de signer des contrats d’approvisionnement à long terme en échange de crédits pour la construction (habituellement par des entreprises chinoises) d’infrastructure diverses.
En Angola, la Chine a garanti ses approvisionnements pétroliers en accordant environ 5 milliards de dollars de crédits et par des investissements dans les infrastructures. La Chine s’assure maintenant 30 % des exportations de pétrole de l’Angola. La Guinée et le Gabon ont conclu des accords similaires pour le minerai de fer et le Soudan pour le pétrole. La République démocratique du Congo (RDC) a négocié un contrat de 9 milliards de dollars pour fournir du cuivre et du cobalt en échange de l’ouverture d’une nouvelle mine et de la réalisation d’une large gamme de projets d’équipement.
Controverses et incertitudes
Récemment, un certain nombre de ces accords ont rencontré des obstacles ; le contrat de la RDC a été critiqué par le FMI qui affirme qu’il risque d’alourdir la dette déjà intolérable du pays. Ces problèmes surgissent sur la toile de fond de nombreuses critiques des pratiques commerciales et des procédures d’investissement de certaines économies émergentes. L’annonce du contrat pour la mine de Luanshya en Zambie, obtenu par la société chinoise NFC, a provoqué des protestations du principal parti d’opposition qui a rappelé les problèmes de relations et de conditions de travail qu’avait connu cette société dans une autre mine de cuivre. Une étude de 2005 de l’Organisation internationale du travail a souligné les conditions de travail préoccupantes qui règnent dans les entreprises de construction chinoises opérant en Tanzanie. Un certain nombre d’organisations non gouvernementales ont demandé à la Chine et à d’autres pays émergents investisseurs d’éviter de conclure d’importants accords financiers avec des pays à régime autoritaire ou dont les gouvernements sont coupables de violations généralisées des droits humains.
Un certain nombre d’observateurs, la plupart occidentaux, soutiennent que les accords à long terme, particulièrement ceux du type matières-premières-contre-construction d’infrastructures, menacent de renforcer la dépendance de l’Afrique envers ses produits de base. Ces arrangements seraient également à long terme d’un médiocre rapport, étant donné qu’ils ne génèrent localement qu’un petit nombre d’emplois et qu’ils n’introduisent pas de nouvelles technologies. La Chine a riposté en accusant ses critiques occidentaux d’hypocrisie, elle prend néanmoins simultanément des mesures pour modifier ses pratiques les plus critiquées comme engager et former une main-d’œuvre locale et utiliser des fournisseurs locaux en Angola et en RDC. Le gouvernement chinois a aussi récemment publié un code de “l’entreprise citoyenne” à l’usage de ses entreprises opérant à l’étranger.
Selon Kwesi Kwaa Prah, un universitaire ghanéen, l’approche de la Chine envers l’Afrique a été essentiellement positive ; mais pour surmonter les différents qui ne peuvent que surgir dans des relations si complexes, la Chine et l’Afrique ont besoin de se préoccuper plus attentivement des “relations de personne-à-personne”.
Le rapport du Bureau du Conseiller spécial pour l’Afrique des Nations Unies demande aux gouvernements des pays émergents de réaliser que leur accès à long terme aux ressources naturelles de l’Afrique dépend du développement de rapports “gagnant-gagnant” qui excluent toute forme d’exploitation. “Tous les efforts nécessaires doivent être faits pour éviter que l’Afrique ne retombe dans une nouvelle situation et une nouvelle période de dépendance financière.”