L'économie créative africaine est actuellement évaluée à 60 milliards de dollars, et les projections suggèrent qu'elle pourrait atteindre 200 milliards de dollars d'ici 2030 si les politiques adéquates sont mises en place.
Ce chiffre a donné le ton aux discussions lors de l'une des sessions de clôture du Forum africain sur l'innovation numérique (ADIF 2026), qui s'est récemment tenu à Addis-Abeba.
Une table ronde sur le thème « Industries créatives et création d’emplois » a réuni l’entrepreneur musical Polycarp Otieno – fondateur de Jawaya Guitars et membre fondateur du groupe Sauti Sol –, le musicien et producteur Bolingo Passey, ainsi que Christine Njoki, fondatrice de la marque de mode IKOJN.
Se sont joints à eux pour cette discussion le professeur Kimani Njogu, expert en politique culturelle, et Marissa Henderson, responsable du programme « Économie créative » à la CNUCED, afin d’examiner en toute franchise ce qu’il faudra pour transformer l’immense potentiel du secteur en moyens de subsistance durables.
Rien qu’en 2023, les industries créatives employaient environ 5 millions de personnes à travers le continent. Pourtant, malgré cette ampleur, l’Afrique ne représente que 1 % des biens créatifs exportés dans le monde, un écart considéré à la fois comme un signal d’alarme et une opportunité.
Une grande partie de la discussion a porté sur la différence entre la réussite artistique individuelle et une industrie qui fonctionne.
Polycarp a abordé ce sujet en s'appuyant sur son expérience dans la mise en place de structures efficaces pour le secteur musical, un objectif que lui et le groupe Sauti Sol se sont fixé dès le début de leur carrière.
Ayant été parmi les premiers groupes kényans à atteindre ce niveau, Sauti Sol a identifié les lacunes structurelles du secteur et y a répondu en créant Sol Generation, une société d'édition musicale et un label discographique destinés à soutenir la prochaine génération d'artistes plutôt qu'à simplement bâtir un héritage personnel.
Passey, revenant sur son propre parcours en tant que jeune artiste, a décrit la réalité consistant à jongler simultanément avec plusieurs rôles — chanteur, auteur-compositeur, compositeur, instrumentiste et manager — souvent par nécessité, compte tenu de son accès limité aux ressources. Il y a toutefois un avantage, a-t-il noté : les artistes qui endossent toutes ces casquettes conservent le contrôle créatif sur leur travail.
Mais le prix à payer est épuisant, la plupart des créatifs débutants étant contraints d’assumer simultanément des fonctions pour lesquelles ils ne sont pas préparés.
Grâce à de meilleures structures et à une meilleure formation, notamment en ce qui concerne l’aspect commercial de l’art, ces artistes seraient mieux préparés et disposeraient des connaissances dont ils ont besoin.
Le professeur Njogu a apporté un regard politique forgé par des années de militantisme et par son rôle de responsable du Groupe de travail sur l’économie créative du Kenya (CEWG). Il a également rappelé son rôle de coprésident du comité consultatif qui a contribué à ancrer et à protéger les industries créatives dans la Constitution kenyane, garantissant ainsi que la liberté artistique soit préservée au même titre que la liberté scientifique et universitaire.
L’argument sous-jacent était que si les personnes sont considérées comme le fondement d’une nation, alors la culture doit être traitée comme tout aussi fondamentale, et non comme un élément périphérique.
Cette conviction s’est traduite par un plaidoyer soutenu par le biais du CEWG, qui a directement mobilisé le Parlement pour façonner les politiques touchant le secteur, notamment l’intégration des arts et de la culture dans le programme scolaire kenyan fondé sur les compétences.
Les progrès en matière de politique sont lents, a reconnu le professeur Kimani, mais la constance est essentielle. Le groupe de travail s’efforce actuellement d’accélérer la mise en œuvre du projet de loi sur l’économie créative au Kenya, qui, entre autres, garantira que l’investissement dans l’économie créative soit une priorité immédiate.
Le professeur Kimani s’est montré catégorique quant à l’ampleur des efforts requis : investir moins de 1 % du PIB dans l’économie créative n’est tout simplement pas suffisant. Il est impératif d’investir sur l’ensemble de la chaîne de valeur du secteur créatif.
La suppression des barrières commerciales qui affectent les créatifs en Afrique, grâce à l’ouverture des frontières et à la réduction des restrictions intra-africaines pour les artistes, améliorerait considérablement les perspectives du secteur. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) fournira le cadre politique nécessaire pour garantir la mobilité à l’échelle du continent.
La guitare
Polycarp a illustré ce déficit de production à l’aide d’un exemple qui lui tient à cœur : la guitare. L’un des instruments les plus joués au monde n’est pas fabriqué ici, en Afrique, alors même que de solides arguments laissent penser qu’il est originaire de ce continent. Le bois utilisé pour sa fabrication provient d’Afrique, mais le continent ne dispose toujours pas des infrastructures nécessaires pour fabriquer des instruments à grande échelle et être compétitif à l’échelle mondiale.
L’entreprise de Polycarp, Jawaya Guitars, a été créée en réponse directe à ce défi : elle fabrique des instruments à partir de matières premières africaines, sur le sol africain.
D’autres sous-secteurs sont confrontés à leur propre version de ce même problème. Les créateurs de mode, par exemple, peinent à rivaliser avec le marché des vêtements d’occasion (mitumba), où les prix sont tout simplement impossibles à égaler.
Le matériel musical, quant à lui, est parfois taxé comme un produit de luxe, ce qui rend l’accès à la musique plus difficile pour les musiciens en début de carrière.
Le rôle des réseaux sociaux
Dans un autre registre, les intervenants ont souligné à quel point les réseaux sociaux sont devenus essentiels à la carrière d’un artiste, faisant office de CV numérique.
La mise en garde formulée à ce sujet était que la viralité ne doit pas être l’objectif du créateur. Préserver son authenticité est plus important et porte ses fruits à plus long terme.
Dans l’ensemble, le message de la table ronde était clair : mettre en place des structures permettant aux artistes de se concentrer sur leur art ; former les créatifs à développer leurs compétences entrepreneuriales parallèlement à leurs talents créatifs ; plaider en faveur de politiques qui considèrent la culture comme une infrastructure essentielle ; et établir des systèmes de production permettant aux créatifs africains de capter une plus grande part de la valeur qu’ils génèrent.
Chaque sous-secteur est différent et nécessitera une approche qui lui est propre, mais les intervenants ont convenu que l’économie créative n’est pas simplement liée aux objectifs de développement de l’Afrique : elle constitue l’une des voies les plus directes pour les atteindre.
M. Mokua est scientifique et écrivain créatif chez Twaweza Communications.

