La première zone humide que Julie Mulonga ait jamais aimée est celle qui a disparu. Enfant, au Kenya, elle se rendait au bord du ruisseau autrefois limpide et le regardait devenir brun et lent, étouffé par la pollution. Ce qui était autrefois un lieu animé par les grenouilles et les roseaux était devenu une étendue d'eau sans vie.
Aujourd'hui directrice de Wetlands International en Afrique de l'Est, Julie est à la tête d'équipes réparties dans quatre pays qui œuvrent à la protection des zones humides. Son bureau couvre des paysages aussi différents que les mangroves de la côte est-africaine et les lacs de la vallée du Grand Rift, mais elle les décrit comme un système interconnecté, où les populations et la biodiversité respirent le même air, boivent la même eau et partagent le même destin.
En 2025, son leadership et sa vision lui ont valu d'être reconnue comme l'une des femmes qui changent le monde des zones humides, une initiative de la Convention de Ramsar sur les zones humides qui rend hommage à douze femmes qui transforment la conservation à l'échelle mondiale. Elle a été célébrée lors de la COP15 de la Convention à Victoria Falls, au Zimbabwe, où son travail a été reconnu pour avoir établi des ponts entre la science, la politique et l'action communautaire au-delà des frontières.
Son parcours dans le domaine de la conservation a commencé dans le milieu universitaire. Au cours de son doctorat sur la vulnérabilité climatique des communautés dépendantes des mangroves au Kenya, elle a passé des années sur le terrain à écouter les voix locales : des pêcheurs qui avaient perdu leurs prises à cause de la salinité croissante, des familles qui voyaient la mer se rapprocher de leurs maisons.
« La conservation, explique Mme Mulonga, ne consiste pas seulement à protéger la nature. Il s'agit aussi de soutenir les communautés qui en dépendent. »
Cette expérience a renforcé sa conviction qu'il fallait associer la recherche à des actions concrètes. Chez Wetlands International, elle a trouvé un réseau qui partageait sa conviction que la science, la politique et l'engagement communautaire devaient aller de pair. Son travail l'a conduite des zones humides d'eau douce du bassin du Nil aux forêts de mangroves d'Afrique orientale, occidentale et d'Indonésie, et des initiatives régionales aux plateformes mondiales telles que la CCNUCC et la Convention sur les zones humides. À travers chacune de ces expériences, elle a pu constater à quel point les zones humides défient les frontières politiques, et pourquoi les efforts pour les sauver doivent en faire autant.
Parmi les nombreux endroits où elle a travaillé, le parc national Abijatta-Shalla en Éthiopie reste celui qui lui tient le plus à cœur. Autrefois refuge pour les flamants roses et les oiseaux aquatiques, il a souffert de l'extraction d'eau, de la déforestation et de la pollution. Cependant, les efforts de conservation permettent progressivement de réparer les dégâts. Les communautés locales restaurent les habitats et les gouvernements ajustent l'utilisation de l'eau. Les résultats montrent que de nouveaux moyens de subsistance apparaissent.
« Les gens commencent à voir les zones humides différemment », insiste Mulonga. « Ils se rendent compte qu'il ne s'agit pas de terres incultes, mais de sources de vie. »
Pour Mulonga, l'inspiration ne vient pas seulement des écosystèmes, mais aussi des personnes. Elle se souvient souvent de feu Wangari Maathai, dont le Green Belt Movement a fait de la plantation d'arbres un symbole d'autonomisation, et d'Elizabeth Wathuti, une jeune leader kenyane dont la voix a amplifié la justice environnementale sur la scène mondiale.
L'engagement de Mulonga s'étend à la défense d'autres femmes dans le domaine de la conservation. Elle plaide en faveur du mentorat, du financement et de la réforme des politiques qui rendent les femmes visibles et influentes à tous les niveaux de la prise de décision.
« Lorsque les femmes ont accès aux ressources, explique Mulonga, elles trouvent des solutions qui permettent de restaurer les écosystèmes et de renforcer les communautés. » Pour elle, l'autonomisation n'est pas un objectif secondaire, mais un élément central de la conservation elle-même.
Mulonga envisage également de nouveaux espaces de collaboration : des pôles technologiques et des plateformes transfrontalières où les femmes défenseurs de l'environnement peuvent partager leurs connaissances, mener des recherches conjointes et utiliser des outils tels que Global Mangrove Watch pour surveiller les changements en temps réel.
« En investissant dans les femmes, dit-elle, nous nous assurons qu'elles ne sont pas seulement des participantes, mais qu'elles montrent la voie. »
Elle se souvient encore du silence de cette zone humide mourante de son enfance, de l'absence de chants d'oiseaux, du calme qui régnait là où la vie aurait dû être présente. Ce souvenir motive son travail, même si elle ne le ressent plus comme une perte, mais plutôt comme une raison d'être.
« Les zones humides sont le poumon de notre environnement, affirme Mulonga. Elles méritent toute notre passion et notre engagement. »

