Les dirigeants africains mettent davantage l'accent sur la souveraineté numérique, soulignant que l'avenir économique du continent ne dépendra pas seulement de la connectivité, mais aussi de qui contrôle ses données et où celles-ci sont stockées.
Lors d’une table ronde de haut niveau organisée dans le cadre de la 58e session de la Conférence des ministres de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, qui s’est tenue à Tanger, au Maroc, en avril 2026, les décideurs politiques et les leaders du secteur technologique ont signalé un tournant décisif dans les ambitions numériques de l’Afrique : passer du statut de consommateurs de technologie à celui d’architectes de leur propre infrastructure numérique et de leurs propres écosystèmes de données.
Au cœur de ce changement se trouve la notion de « données souveraines » : garantir que les données africaines soient stockées, traitées et gérées au sein même du continent.
Les participants ont souligné que l’indépendance numérique n’est plus une option ; c’est une condition préalable à la sécurité économique et à la résilience nationale.
« Les infrastructures publiques numériques sont aujourd’hui aussi vitales que l’électricité », a déclaré Américo Muchanga, ministre mozambicain des Communications et de la Transformation numérique. Mais, a-t-il ajouté, les infrastructures seules ne suffisent pas. Les gouvernements doivent désormais décider comment classer et gérer leurs données – ce qui reste à l’intérieur des frontières nationales et ce qui peut être partagé – afin que leur valeur profite aux économies africaines.
Au-delà des infrastructures : entrer dans « l’ère de l’intelligence »
Depuis des années, le programme numérique de l’Afrique s’est concentré sur le développement de la connectivité : déploiement de la fibre optique, extension de l’accès mobile et mise en place de plateformes pour les services publics. Si ces aspects restent essentiels, les dirigeants estiment que le débat doit évoluer.
Les infrastructures publiques numériques (DPI), souvent décrites comme les « rails » de l’économie numérique, doivent désormais transporter quelque chose de plus précieux : l’intelligence.
Alors que l’intelligence artificielle remodèle les économies à l’échelle mondiale, l’Afrique est confrontée à une question cruciale : va-t-elle simplement adopter des systèmes externes, ou construire les siens ?
« L’Afrique doit donner la priorité au traitement des données locales et à des systèmes qui reflètent ses réalités », a déclaré l’ambassadeur Philip Thigo, envoyé spécial du Kenya pour la technologie. Il a averti que le fait de s’appuyer sur des modèles importés risquait de consolider des systèmes qui ne prennent pas en compte les langues, les contextes ou les besoins économiques africains.
La solution, ont fait valoir les participants, réside dans l’investissement dans les talents et les capacités locales – de la science des données à la formation aux modèles d’IA – afin que l’innovation s’ancrent dans les réalités africaines.
Construire l'épine dorsale : centres de données et « usines d'IA »
Un thème récurrent a été le besoin urgent d’infrastructures capables de soutenir cette transition. Les centres de données, décrits comme l’épine dorsale de l’économie numérique, restent insuffisants.
« L’Afrique doit multiplier par dix la capacité de ses centres de données », a déclaré Adil El Youssefi, PDG d’Africa Data Centres chez Cassava Technologies.
Actuellement, le continent génère moins de 1 % des données mondiales alors qu’il représente près de 20 % de la population mondiale.
Pour combler ce fossé, les participants ont appelé à la création d’« usines d’IA » — des installations capables de stocker et de traiter localement de grands volumes de données. Celles-ci soutiendraient non seulement le développement de l’IA, mais garantiraient également que la valeur économique tirée des données reste en Afrique.
Cependant, de tels investissements nécessitent une énergie fiable et abordable, ainsi qu’un financement à long terme — deux défis persistants sur l’ensemble du continent.
Un nouveau modèle : les « ambassades de données » et la coopération régionale
Parmi les idées les plus innovantes abordées figurait le concept d’« ambassades de données » : une infrastructure partagée permettant aux pays de stocker des données en toute sécurité au-delà des frontières tout en préservant leur souveraineté.
Selon les participants, ce modèle pourrait aider les petites économies à surmonter les coûts élevés liés à la mise en place d’infrastructures de données autonomes, tout en renforçant l’intégration régionale.
Il reflète également une tendance plus large vers la collaboration.
Pius Chaya, vice-ministre tanzanien de la Planification et de l’Investissement, a souligné la nécessité de partenariats public-privé solides, étayés par des cadres robustes en matière de cybersécurité et de protection des données.
Sans confiance, a-t-il fait remarquer, les systèmes numériques ne peuvent pas se développer.
De la politique à la mise en œuvre
Si l’Afrique a progressé dans l’élaboration de stratégies numériques, les dirigeants ont reconnu un défi bien connu : la mise en œuvre.
Ndaba Gaolathe, vice-président et ministre des Finances du Botswana, a souligné le fossé entre l’ambition des politiques et leur impact concret. Le Botswana, a-t-il déclaré, s’attaque à ce problème en recourant à un fonds de service universel — financé par une taxe prélevée sur les opérateurs de téléphonie mobile — afin d’étendre la connectivité aux communautés mal desservies.
« Le temps de la planification seule est révolu », a-t-il déclaré. « Nous devons désormais nous concentrer sur la mise en œuvre. »
Cet appel à une « méga-mise en œuvre » reflète l'urgence croissante de traduire les stratégies en avantages concrets : emplois, services et croissance économique.
Inclusion et mesure
Malgré les progrès réalisés, près d’un milliard d’Africains ne disposent toujours pas d’accès à Internet, même dans les zones couvertes par le réseau mobile. Les représentants du secteur, notamment la GSMA, ont exhorté les gouvernements à supprimer les taxes sur les appareils mobiles afin de rendre l’accès au numérique plus abordable.
Dans le même temps, mesurer l’impact économique de la transformation numérique reste un défi.
« Si nous ne pouvons pas mesurer la contribution de la technologie au PIB, nous ne pouvons pas la monétiser », a déclaré Claver Gatete, secrétaire exécutif de la CEA. Il a ajouté que le renforcement des systèmes statistiques nationaux était essentiel pour une élaboration des politiques fondée sur des données factuelles et pour la responsabilisation.
Un tournant décisif
Alors que l'Afrique accélère sa transformation numérique, les enjeux se précisent. Les données ne sont plus seulement un sous-produit de l'économie numérique : elles en constituent désormais l'atout le plus précieux.
Les discussions menées à Tanger révèlent un continent à la croisée des chemins : celui-ci doit décider s'il souhaite rester un simple consommateur au sein de l'ordre numérique mondial, ou s'il entend prendre le contrôle de ses données, de ses technologies et de son destin économique.
Le message des dirigeants était sans équivoque : l’avenir numérique de l’Afrique doit être construit en Afrique, et pour l’Afrique.

