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Gorée, entre mémoire et réalité : le quotidien d'un patrimoine mondial

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Gorée, entre mémoire et réalité : le quotidien d'un patrimoine mondial

2025-08-22
Gorée Island, off the coast of Dakar, stands as a powerful symbol of the transatlantic slave trade. Listed as a UNESCO World Heritage Site it balances remembrance with the realities of daily life.
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L'île de Gorée, au large de Dakar, est un puissant symbole de la traite négrière transatlantique. Classée au patrimoine mondial de l'UNESCO, elle concilie le souvenir et les réalités de la vie quotidienne.
UN Photo/Mark Garten
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Site emblématique de l'histoire africaine et de la mémoire de la traite négrière, l'île de Gorée est bien plus qu'un monument ancré dans le passé. C'est aussi une communauté vivante, où patrimoine et vie quotidienne doivent coexister. Eloi Coly, conservateur de la Maison des esclaves, décrit à Afrique Renouveau ce qu'il appelle l'équilibre entre mémoire et réalité.

Comment décririez-vous l'île de Gorée à quelqu'un qui n'y est jamais allé ? Que représente-t-elle dans l'imaginaire collectif ?

L'île de Gorée est avant tout un lieu de mémoire. Elle incarne deux périodes importantes et douloureuses de l'histoire de l'Afrique : la traite négrière et l'époque coloniale. Ces événements ont profondément bouleversé le destin du continent, et Gorée en est le témoin direct. La Maison des Esclaves, en particulier, symbolise cette histoire tragique. Elle cristallise le souvenir de la traite négrière, mais aussi le devoir de ne pas oublier les victimes et de rester vigilant face à la fragilité des libertés humaines. Plus qu'un simple bâtiment, c'est un lieu de réflexion pour le monde entier.

En 1978, l'UNESCO l'a classée au patrimoine mondial, reconnaissant ainsi sa valeur universelle exceptionnelle. Ce classement a contribué à sensibiliser, à l'échelle africaine et internationale, à la nécessité de protéger ce lieu et ce qu'il représente dans la mémoire collective.

Gorée n'est pas seulement un site historique, n'est-ce pas ? Qu'en est-il de la vie sur l'île aujourd'hui ?

Non, bien sûr, Gorée n'est pas un musée isolé. C'est un lieu vivant, avec des familles, des enfants, des écoles, des commerces. La vie continue et il est essentiel de s'en souvenir. Cette vie quotidienne est mêlée à l'histoire : les ruelles, les vieux bâtiments, les forts militaires, chaque élément raconte le passé à sa manière, mais fait aussi partie du présent.Gorée ne se réduit pas à la seule Maison des Esclaves, même si elle en est le point central. Tout l'environnement de l'île fait partie de cette mémoire vivante. Mais cette dualité - souvenir et vie quotidienne - pose des questions complexes. Il ne s'agit pas de fossiliser la population locale au nom de la préservation du patrimoine. Les habitants doivent pouvoir vivre pleinement leur vie, tout en participant à l'entretien de cette mémoire. Mais on ne peut préserver que ce qui nous intéresse. Il faut donc veiller à ce que la conservation du site profite aussi à ceux qui y vivent.

Comment le patrimoine de Gorée est-il géré concrètement ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

La gestion de Gorée est un exercice d'équilibre délicat entre plusieurs acteurs : la mairie, la direction du patrimoine (au sein du ministère de la Culture), et des organismes techniques comme le Bureau d'Architecture du Monument (BAM). Depuis l'Acte III de la décentralisation au Sénégal, la commune dispose de compétences élargies. Elle peut autoriser des constructions ou des modifications, mais doit consulter la Direction du Patrimoine pour s'assurer du respect des normes de conservation. Ce système de gestion partagée est nécessaire, mais il ne fonctionne pas toujours sans heurts. Il y a parfois des tensions, car les préoccupations ne sont pas les mêmes. Le maire se concentre sur les besoins quotidiens de la population - logement, activités économiques, cadre de vie - tandis que les services du patrimoine insistent sur la rigueur des normes de conservation. Les propriétaires, quant à eux, peuvent partager certaines préoccupations, mais leurs motivations varient. A cela s'ajoute le fait que le cadre juridique n'a pas anticipé cette situation : un site du patrimoine mondial situé dans une commune de plein exercice. Cela crée des zones d'ombre, des chevauchements de responsabilités et parfois des blocages.

Comment concilier la préservation du patrimoine de Gorée avec les changements nécessaires à la vie sur l'île ?

La gestion du site doit se fonder sur des principes immuables, en premier lieu le respect de la Convention du patrimoine mondial. Il s'agit d'une règle universelle qui s'impose à tous les pays. Mais dans la pratique, les défis sont quotidiens. Les impératifs de conservation doivent constamment être conciliés avec les besoins des habitants et la dynamique du développement urbain. Certaines transformations sont tolérées tant qu'elles n'altèrent pas la cohérence du site, mais cela nécessite une lecture fine de chaque projet. Gorée est un lieu vivant. Les maisons évoluent, les aspirations changent. Mais dans de nombreux cas en Afrique, les sites sont classés avant même d'être aménagés. Cela crée une tension entre le passé, que l'on veut protéger, et le présent, qu'il faut soutenir. Dans le cas de Gorée, les attributs qui ont justifié son classement doivent rester intacts. Toute transformation inappropriée pourrait être perçue comme un anachronisme, avec le risque réel - bien que théorique - d'un déclassement par l'UNESCO.

Pourquoi le respect de la Convention du patrimoine mondial est-il si important ?

Parce que l'inscription ne vient pas de l'UNESCO. Ce sont les États qui choisissent volontairement de partager une partie de leur patrimoine avec le monde. Dès lors, ils doivent respecter les engagements qu'ils ont pris. Un État qui manque à cette responsabilité perd sa crédibilité. Le Sénégal, quant à lui, a démontré sa détermination à protéger son patrimoine. Avec sept ou huit sites classés, la Direction du patrimoine culturel travaille à leur conservation dans l'intérêt des générations futures.

Quel est l'impact du tourisme sur l'île et comment est-il perçu ?

Le tourisme est un levier essentiel. Le week-end, surtout le dimanche, l'île accueille de nombreux visiteurs. Cela nous permet de partager une histoire qui n'est pas seulement celle des Africains ou des Noirs, mais celle de l'humanité tout entière. Cette mémoire doit être intégrée dans les programmes scolaires, ce qui est déjà le cas au Sénégal. De plus, cette reconnaissance aide les descendants des victimes à faire leur deuil. Après 400 ans de traite négrière et 200 ans de colonisation, une profonde perte d'estime de soi s'est installée.

Que faire aujourd'hui pour restaurer cette estime de soi ?

Par l'éducation. Cette possibilité a été refusée aux esclaves, car l'éducation est libératrice. Elle permet aux gens de comprendre les concepts et de revendiquer leurs droits. L'un des plus grands paradoxes est que les violations des droits de l'homme sont souvent commises par des intellectuels. D'où l'importance, aujourd'hui, de donner aux enfants les outils pour lire, comprendre et questionner le monde. Très tôt, la traite négrière et l'esclavage ont été intégrés dans les programmes scolaires. Les écoles organisent des visites à Gorée dans le cadre de leurs cours extra-muros. Il n'est pas rare d'accueillir jusqu'à 1500 élèves en une seule journée. Mais cet afflux doit être mieux régulé pour ne pas fragiliser le site. Là encore, il s'agit de trouver un équilibre entre transmission, mémoire et préservation.

Quelles visites vous ont le plus marqué ?

Trois moments forts : la visite du pape Jean-Paul II, celle du président Bush et celle de Barack Obama.

Jean-Paul II a présenté ses excuses au nom de l'Europe et a clairement indiqué que les prêtres qui bénissaient les navires négriers le faisaient à titre personnel, et non au nom de la religion chrétienne. Sa visite a contribué à dissiper certains malentendus historiques.

La visite de George Bush a été plus controversée. Les habitants avaient été « parqués » pour des raisons de sécurité, ce qui a exacerbé les tensions dans un contexte international marqué par la guerre.

Enfin, la visite d'Obama était très personnelle. Il portait en lui un double héritage : celui de l'Afrique et celui de l'histoire afro-américaine à travers sa femme et ses enfants. Il semblait déchiré, même dans ses échanges privés. Ce fut une visite émouvante.

Que retenez-vous personnellement de tout cela ?

Ce dont je suis le plus fier, c'est d'avoir pu rejoindre la Coalition internationale des sites de conscience, qui a contribué à obtenir le soutien de la Fondation Ford. Grâce à cela, le projet de revitalisation a vu le jour. Et aujourd'hui, je peux dire que la prochaine génération est assurée. Ce que nous avons commencé, d'autres le poursuivront. C'est la loi de la transmission : les hommes ne sont pas éternels, mais l'histoire doit l'être.

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Conservateur du Maison des Esclaves Museum

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