La révolution numérique en Afrique s’accélère, mais le financement nécessaire pour la soutenir reste inégal, fragmenté et souvent inaccessible.
Pour combler ce fossé, les institutions financières multilatérales africaines, les décideurs politiques, les partenaires de développement et les dirigeants du secteur privé appellent à une approche de financement plus coordonnée, innovante et mieux structurée afin de soutenir la transformation numérique et technologique de l’Afrique.
Tel était le message central des décideurs politiques, des financiers et des partenaires de développement qui se sont réunis en marge de la 58e session de la Conférence des ministres africains des Finances, de la Planification et du Développement économique de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique, qui s’est tenue au Maroc en avril 2026.
Leur conclusion était claire : l’Afrique ne manque pas de capitaux, mais du bon type de capitaux, déployés de la bonne manière.
De l’intelligence artificielle aux infrastructures numériques, les secteurs de l’innovation du continent connaissent une expansion rapide. Pourtant, l’accès à des financements abordables et à long terme reste un obstacle majeur, qui freine la croissance et limite l’impact.
« Le défi de l’innovation en Afrique ne réside pas dans un manque d’idées », a déclaré Hanan Morsy, secrétaire exécutive adjointe et économiste en chef de la CEA (Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies), « mais dans un manque de financements à long terme, abordables et bien structurés. »
Selon les experts, ce déficit freine les gains de productivité, la création d’emplois et la transformation économique au sens large.
Capital ou opportunités
Le paysage financier africain ne manque pas de ressources. En effet, les intervenants de la manifestation ont souligné à plusieurs reprises un paradoxe : le capital existe, mais il ne se dirige pas vers les secteurs axés sur l’innovation à l’échelle requise.
Selon Haytham Elmaayergi, de la Banque africaine d’import-export, l’un des principaux prêteurs multilatéraux du continent, le problème réside dans le manque de projets d’investissement viables.
« L’un des principaux défis de l’Afrique n’est pas le manque de capitaux, mais la pénurie de projets bancables et l’absence d’une collaboration institutionnelle plus forte pour accroître les investissements », a-t-il déclaré, citant la faiblesse de la préparation des projets et la coordination institutionnelle limitée comme principales contraintes.
Ce décalage est encore aggravé par des coûts d’emprunt élevés, la volatilité des devises et l’insuffisance des mécanismes de partage des risques — autant de facteurs qui découragent les investissements tant publics que privés.
Pour les innovateurs en phase de démarrage, le défi est encore plus aigu. Le financement par capital-risque reste limité, et les prêteurs traditionnels sont souvent réticents à soutenir des projets perçus comme à haut risque.
« Dans le secteur des technologies, il est plus difficile de gérer les risques », a déclaré Adeniran Aderogba, directeur de la Banque régionale de développement maritime. « Nous avons besoin de modèles de financement plus créatifs et de fonds spécialisés pour soutenir l'innovation à ses débuts. »
Repenser le financement de l’innovation en Afrique
Les participants ont convenu que pour relever ces défis, il fallait abandonner les approches de financement traditionnelles au profit de modèles mixtes plus souples.
Le financement mixte — qui combine capitaux publics et privés, garanties et soutien technique — a été présenté comme un outil essentiel pour réduire les risques et attirer les investissements dans les secteurs émergents. Les accords de cofinancement et les instruments sur mesure, qui tiennent compte du profil risque-rendement spécifique des investissements numériques, gagnent également du terrain.
Mais le financement ne suffit pas à lui seul.
« La technologie et l’innovation vont au-delà du numérique », a fait remarquer Robert Lisinge, de la CEA. « Nous parlons d’un écosystème plus large, comprenant les infrastructures, l’énergie et les technologies émergentes. »
Cette vision plus large souligne la nécessité d’investissements complémentaires dans des systèmes facilitateurs : un approvisionnement électrique fiable, une connectivité robuste et des cadres réglementaires favorables. Sans cela, même les projets bien financés peinent à se développer.
Le rôle des institutions africaines
Au cœur des discussions figurait l’importance croissante des institutions financières dirigées par des Africains dans l’orientation de la trajectoire de développement du continent.
L’Alliance des institutions financières multilatérales africaines — également connue sous le nom d’« Africa Club » — s’est imposée comme une plateforme clé de coordination. Créée en 2024, cette alliance rassemble les principales institutions financières africaines, dont le total du bilan dépasse 70 milliards de dollars.
Ses membres — parmi lesquels Afreximbank, l’Africa Finance Corporation et la Banque pour le commerce et le développement — sont de plus en plus considérés comme des acteurs essentiels dans la mobilisation de capitaux pour des projets de développement à grande échelle.
En renforçant la collaboration entre ces institutions, ont déclaré les participants, l’Afrique peut mieux aligner son financement sur ses priorités stratégiques et réduire sa dépendance vis-à-vis de modèles de financement externes qui ne reflètent pas toujours pleinement les réalités locales.
Du dialogue à la mise en œuvre
Les discussions de Tanger se sont conclues par un appel à l’action sans équivoque : il faut passer du diagnostic à la mise en œuvre.
Parmi les priorités clés figurent la réduction du coût du capital, le développement des mécanismes de partage des risques, l’amélioration de la préparation des projets et la mobilisation de financements à long terme à grande échelle. Il est tout aussi important de renforcer la collaboration entre les gouvernements, les institutions financières et les partenaires de développement.
Pour que la transformation numérique de l’Afrique tienne ses promesses, les participants ont convenu que le financement devait être mieux coordonné, plus innovant et mieux adapté aux réalités du continent.
Les enjeux sont considérables. Avec l’une des populations les plus jeunes au monde et une économie numérique en pleine expansion, l’Afrique dispose d’une occasion unique de dépasser les voies de développement traditionnelles.
Mais comme l’a clairement montré la réunion de Tanger, la concrétisation de ce potentiel ne dépendra pas seulement des fonds disponibles, mais aussi de l’efficacité avec laquelle ils seront utilisés.

