Avant même que les premières équipes de terrain ne partent pour les communautés touchées en République démocratique du Congo, Julienne Anoko, responsable de la communication des risques et de l’engagement communautaire à l’OMS, est déjà debout, en train de lire les dernières informations de la nuit : nouvelles alertes, cas suspects, rumeurs circulant au sein de la communauté, problèmes de sécurité et signes de résistance.
La journée commence à 5 h 30 et, dès 6 h 30, Julienne élabore déjà les messages qui pourraient déterminer si une famille signalera ses symptômes, si un foyer acceptait la désinfection ou si une communauté consentirait à des funérailles sûres et dignes. « Une journée type dans mon poste commence tôt, par la préparation et la coordination », explique Julienne.
À 7 h 30, Julienne participe à la réunion matinale de l’OMS, où se retrouvent les différents piliers de la riposte à Ebola : surveillance, prévention et contrôle des infections, équipes de laboratoire, coordination, protection contre l’exploitation et les abus sexuels, soutien psychosocial, ressources humaines et prise en charge des cas. Son rôle consiste à faire remonter les préoccupations de la communauté – telles que la désinformation, la résistance ou d’autres problèmes – afin d’aider à aligner les stratégies d’engagement sur les dernières données relatives à l’épidémie. Cela permet de garantir que les messages soient à la fois précis et adaptés aux réalités de la communauté.
Lors d’une épidémie d’Ebola, un message techniquement correct ne suffit pas toujours. Il doit également inspirer confiance. « Mon rôle consiste essentiellement à faire le lien entre les communautés et les équipes d’intervention », explique Julienne, « en veillant à ce que les interventions soient non seulement techniquement rigoureuses, mais aussi socialement acceptées et dignes de confiance. »
En milieu de matinée, le travail passe des salles de coordination aux cours, aux zones sanitaires et aux foyers familiaux. Avant de pénétrer dans une communauté touchée, la sécurité est la première préoccupation. Dans les zones en proie à l’insécurité, elle sollicite l’autorisation des équipes de sécurité de l’OMS. Ce n’est qu’alors que la visite peut avoir lieu, généralement en compagnie du médecin de la zone sanitaire, d’un agent de santé communautaire et d’un responsable local.
Cet ordre a son importance. Julienne n’arrive pas en tant qu’étrangère venue avec des consignes, mais par l’intermédiaire de personnes que la communauté connaît déjà.
À son arrivée, l’agent de santé communautaire ou le responsable de la communauté la présente et explique l’objet de la visite. Elle observe attentivement : comment les gens se saluent, qui prend la parole en premier, si la famille est en deuil, si des prières sont récitées avant le début de la discussion. Si une famille a perdu un proche, elle demande le nom de la personne et l’utilise tout au long de la conversation. L’empathie est essentielle dans ce travail.
« Quand j’arrive dans une communauté, je laisse toujours la parole à l’agent de santé communautaire ou au responsable communautaire pour qu’il me présente », explique-t-elle. « Je fais preuve d’empathie en permanence et j’écoute activement la famille. »
La journée de Julienne s’articule autour d’une communication bidirectionnelle. De 8 h 30 jusqu’en milieu d’après-midi, son travail peut inclure des dialogues communautaires, des réunions avec des groupes de jeunes, des visites à domicile, un soutien aux agents de recherche des contacts, ou encore l’aide apportée aux équipes chargées des enterrements lorsque les familles sont craintives ou réticentes.
Parfois, elle forme ses homologues nationaux et ses partenaires à la communication des risques et à l’engagement communautaire. Parfois, elle répond à des appels urgents provenant d’équipes de terrain confrontées à une résistance inattendue, et parfois, elle se rend au centre de traitement d’Ebola pour aider les familles à accepter la douloureuse nécessitée d’inhumations sûres et dignes.
Le travail de Julienne consiste également à collaborer avec les communautés et l’OMS pour lutter contre les rumeurs et la désinformation liées à l’épidémie. Derrière chaque rumeur se cache une véritable chaîne de souffrance. Une mobilisation sociale intensive peut contribuer à faire évoluer les mentalités afin que les communautés acceptent le fait qu’Ebola est bien réel et que des mesures concrètes peuvent protéger les familles.
Un cas particulier continue d’influencer la manière dont Julienne aborde les communautés aujourd’hui, bien qu’il se soit produit lors d’une précédente épidémie d’Ebola au Nord-Kivu en 2019.
Une femme enceinte de neuf mois était décédée. Les coutumes locales relatives au rituel funéraire auraient pu présenter de graves risques pour la biosécurité. L’équipe d’intervention contre Ebola a proposé une solution d’inhumation plus sûre, mais la famille, réticente à aller à l’encontre de la tradition locale, a demandé à ramener le corps au village, où elle comptait accomplir elle-même le rituel. Leur crainte n’était pas infondée. Ils croyaient que si la coutume n’était pas respectée, d’autres femmes enceintes de la communauté pourraient mourir en guise de châtiment infligé par des ancêtres en colère.
Julienne a passé trois jours à négocier entre la famille et l’équipe d’intervention. S’appuyant sur sa connaissance du contexte socioculturel local et sur son expérience d’anthropologue, elle a aidé à identifier un rituel de réparation alternatif qui permettrait à la famille et à la communauté d’honorer leurs croyances sans exposer les autres à un risque d’infection.
La famille a accepté. L’OMS a apporté son soutien au rituel, et l’enterrement, sûr et digne, a pu avoir lieu. Par la suite, l’équipe d’intervention et la communauté ont célébré ensemble ce rituel.
Pour Julienne, la leçon tirée du Nord-Kivu reste au cœur de la riposte actuelle à Ebola : les communautés n’abandonnent pas leurs croyances profondément ancrées simplement parce que les intervenants arrivent avec des consignes techniques. La confiance s’instaure lorsque les mesures de santé publique sont expliquées, négociées et adaptées de manière à protéger la vie tout en respectant le deuil, la culture et la dignité.
Un tel travail va au-delà de la simple communication en matière de santé publique. Il nécessite une traduction entre différents systèmes de sens : risque biomédical, obligation ancestrale, deuil, dignité, peur et survie.
Pour expliquer ce qu’est un centre de traitement d’Ebola, la recherche des contacts ou un enterrement dans les règles de sécurité, Julienne commence par recueillir des réponses auprès des équipes techniques.
Quels soins sont prodigués ? Sont-ils gratuits ? Quelle nourriture est fournie ? Les médecins parlent-ils les langues locales ? Les familles peuvent-elles rendre visite aux patients ? En quoi consiste la recherche des contacts ? Quand prend-elle fin ?
Elle prépare ensuite des questions et des réponses avant même que les familles ne les posent. L’objectif est de montrer que leurs craintes ont déjà été entendues.
« La famille comprend que je partage ses inquiétudes, et elle me fait confiance », explique-t-elle. « La plupart du temps, elle me demande mon numéro de téléphone pour continuer à me poser des questions. »
Le poids émotionnel est lourd. Les moments les plus difficiles surviennent lorsque Julienne présente ses condoléances et que les familles se mettent à pleurer. Les décès de femmes enceintes, de bébés et d’enfants sont particulièrement difficiles à vivre.
« Une femme enceinte ne devrait pas perdre la vie pour donner la vie », dit-elle. « Il n’est pas naturel pour des parents d’enterrer leurs enfants », ajoute-t-elle.
Pourtant, elle s’efforce de ne pas pleurer devant les familles. « Je pense qu’elles souffrent plus que moi », a-t-elle déclaré. « Je me contente de les soutenir dans leur deuil. » Il arrive aussi qu’une conversation change le cours d’une intervention.
Un jour, Julienne s’est rendue chez une famille dont la fille était décédée une semaine plus tôt et avait été classée comme cas probable d’Ebola. En attendant les résultats de laboratoire, l’équipe d’intervention avait besoin que la famille accepte la désinfection du domicile, l’enquête, le recensement des contacts et la recherche des contacts. La famille a refusé, exigeant d’abord une preuve de laboratoire.
Elle les a écoutés pendant plus d’une heure. Puis elle leur a expliqué pourquoi il était important de prendre des mesures préventives dès le début. Un soutien psychologique leur a été proposé et, finalement, la famille a accepté la désinfection et l’accompagnement psychosocial. Lorsque les résultats ont confirmé par la suite l’infection, elle est revenue accompagnée d’un psychologue.
La famille a accepté toutes les mesures de santé publique et a désigné un membre de la famille comme point de contact pour le traçage des contacts et la détection précoce des symptômes.
À la fin de la journée, le travail de terrain cède la place à la documentation. Julienne compile les retours de la population, les rumeurs, les inquiétudes et les tendances comportementales afin de définir les priorités pour le lendemain. Des réunions nationales de coordination stratégique sont organisées pour faire le point sur la dynamique de l’intervention et planifier les actions de communication sur les risques et d’engagement communautaire. Pour Julienne, une journée normale se prolonge jusque tard dans la nuit, lorsqu’elle rédige le rapport quotidien, en compilant les mises à jour des trois provinces touchées à l’intention des équipes de surveillance et de gestion des données de l’OMS.
Le rythme est implacable : écouter, expliquer, négocier, documenter, coordonner, repartir. Mais lorsqu’on lui demande ce qui lui reste en mémoire après une longue journée, elle ne parle pas d’abord de fatigue.
« Ce qui me reste, c’est le sentiment d’avoir accompli mon devoir », explique Julienne. « Ce qui me reste, c’est le sentiment d’être utile et de contribuer à sauver des vies. »
Lors d’une épidémie d’Ebola, une partie du travail qui sauve des vies s’effectue dans les laboratoires, les ambulances et les centres de traitement. D’autres se déroulent sur le seuil d’une maison, où une famille effrayée décide d’ouvrir ou non la porte.
Pour Julienne, c’est là que la journée commence — et c’est là, avant l’aube, qu’elle recommencera.
L’OMS travaille en étroite collaboration avec les gouvernements et ses partenaires pour endiguer l’épidémie d’Ebola en cours et protéger les communautés touchées.
Collins Boakye-Agyemang est chargé de communication au Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique.

